| Inspiration d'Acheron |
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| Écrit par Petitpion |
| Mercredi, 19 Août 2009 16:05 |
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Florine resserra ses maigres haillons autour de son torse aux épaules frêles. Elle tentait, tant que bien que mal, de réanimer les maigres braises dans l’âtre de la cheminée, en vain. Le froid cinglant de l’extérieur n’était pas arrêté par les carreaux de la fenêtre branlante et elle avait laissé sa maigre couverture à son petit frère endormi à ses pieds, le plus proche possible de l’âtre qui n’émettait plus aucune chaleur. Quand celui-ci se mit à murmurer dans son sommeil qu’il avait froid, elle n’eût d’autre choix que de se coucher près de lui pour tenter de le réchauffer avec sa propre chaleur. Celui-ci avait un sommeil agité, comme chaque nuit depuis qu’il s’était éveillé en pleine nuit et avait vu, compris enfin, malgré son silence, ce qu’elle subissait depuis de si longs mois maintenant. Elle avait pourtant tout fait pour le protéger, elle aurait tant voulu lui épargner cela mais il avait suffi qu’il eût soif, une nuit… Depuis des mois maintenant, son père vendait son corps parce que le maigre salaire qu’il rapportait en tant que couvreur ne suffisait plus pour ses débauches. Régulièrement, il lui amenait des collègues, ou des camarades de bistrot qui épanchaient en elle leur solitude de mâle éméché. Heureusement, grâce à l’aide de la vieille dame, un peu étrange, pour qui elle travaillait, elle avait fait boire une potion d’oubli à son jeune frère qui n’avait pas gardé en mémoire la scène dont il avait été témoin. Mais depuis, toutes les nuits, il subissait d’horribles cauchemars,tandis qu’elle tentait de le berçer en chantonnant et apaiser ses pleurs. Mais quand elle l’entendait gémir et pleurer dans son sommeil, elle ne pouvait s’empêcher de pleurer à son tour et tout devenait plus sombre autour d’eux, comme si la peine de leur cœur peignait d’un gris plus sale encore les murs de leur demeure. Dans son sommeil, il se sera un peu plus contre elle, sa mère de substitution. Tout était tellement plus simple, quand leur mère était encore en vie, plus gai. Leur père n’avait alors pas sombré dans l’alcoolisme, n’ayant pas de chagrin à noyer dans les méandres de l’absinthe. Elle gérait leur maigre budget avec douceur et bonne humeur, parvenait même à faire quelques économies, elle était toujours là pour eux, leur racontait des histoires le soir, les écoutait quand Titi rentrait de l’école, quand elle rentrait de sa formation auprès de la fleuriste, cette étrange vieille femme qui connaissait tout des simples et de leurs effets parfois un peu magiques. Tout était tellement plus simple avant… Toutes les ombres ne rodaient pas autour d’eux comme des vautours… La porte s’ouvrit brusquement sur un rire gras. Un instant, elle crut qu’il était seul, et fut rassurée. Mais lorsqu’elle regarda, ce fut bien deux silhouettes qu’elle vit se découper dans l’embrasure de la porte. L’une, décharnée, un peu voutée, était celle de son père. L’autre, Florine ne la connaissait pas. Elle était grande, emmitouflée dans une longue cape. Florine ne put s’empêcher de trembler, ce qui fit resserrer l’étreinte de son frère. - Allez, garce ! Un ami t’attend, ne le fais pas attendre ! Il se mit à rire et Florine tenta d’échapper à l’étreinte de son frère gémissant. Il s’agrippait à elle dans son sommeil, murmurait des choses incompréhensibles « non… pas encore… non… n’y va pas… Non, le croque mitaine va arriver… ». Il la serrait tellement fort avec ses bras si maigres qu’elle craignait de le réveiller en l’écartant trop brusquement. - Ben alors, qu’est-ce que tu fais ? On n’a pas que ça à faire ! L’homme cherchait des allumettes pour éclairer la pièce, mais ne les trouva pas. Il s’approcha d’eux d’un pas lourd et mal assuré. Les larmes commençaient à s’échapper des yeux lavande de la jeune fille. Tant bien que mal, elle parvint enfin à s’extirper de l’étreinte désespérée de son frère et se releva. - Oui, père, je suis là. - Ah ! Ah ! Ah ! Je savais bien que tu ne nous ferais pas trop attendre ! A croire que tu aimes ça ! Florine ne dit mot et son père, soudain, s’impatienta. - Mais dis-le donc que tu aimes ça, putain ! Il lui assena soudain une gifle puissante qui la fit trébucher sur son frère. - Ne rebute pas le client je te prie, marmonna-t-il entre ses dents. Il puait l’alcool et le tabac. - Oui père, j’aime ça, murmura-t-elle entre deux hoquets. - Tu vois Arsène, je te l’avais bien dit ! La petite est consentante ! Si je ne lui trouvais de quoi satisfaire ses besoins elle ferait ça avec n’importe qui ! - J’en suis certain, dit l’inconnu. Viens petite, j’aimerai te voir d’un peu plus près. L’homme avait l’air plus sobre que le père. Sa voix était grave, posée. Florine en fut presque rassurée. Celui-là, au moins, ne lui ferait pas trop de mal… Alors qu’elle s’avançait, elle sentit deux petites mains s’agripper à sa cheville… - Non ! Le cri surprit les deux hommes, mais le père mit peu de temps à réagir. Florine entendit un coup sourd et un gémissement étouffé. Elle fit un geste pour se précipiter sur son frère mais elle sentit une poigne puissante la saisir par le bras et la jeter dans les bras de l’autre. Ce dernier la recueillit d’un geste étrangement protecteur, et demanda, méfiant : - C’était quoi ce bruit ? - Rien, le chat qui faisait des siennes ! Un gémissement répondit à cette parole et le père se mit en colère. Il accula l’enfant contre un coin et se mit à frapper fort à coups de pieds. - Vas-tu te taire, maudit chat ! - Non ! Cette fois-ci, le cri venait de la gorge de Florine. Alors qu’elle s’élançait, l’inconnu la maintint dans ses bras. - Non, attends, murmura celui-ci, étrangement serein. Il se passe quelque chose que tu ne peux comprendre. Tu dois laisser faire… Ne comprenant pas ce que pouvait bien vouloir dire l’inconnu, Florine se débattait mais l’étreinte de l’homme était implacable. Soudain la voix de son frère, criarde, se fit entendre : - Le croque-mitaine ! Le croque-mitaine est là ! Et soudain, sous les yeux de la jeune fille ébahie, prit forme au centre de la pièce, dans une nuée de brume encreuse et de plumes de corbeaux, une chose indéfinissable. La silhouette était maigre, grande – anormalement grande – et surtout, sans que Florine ne sache pourquoi, elle faisait écho à ses pires cauchemars d’enfant. La chose émit un rire sinistre. Arsène fit passer Florine derrière lui, sortant de dessous sa cape deux grandes lames scintillant sous les rayons de la lune qui s'infiltraient par la porte. Florine émit un hoquet sonore, tandis que la créature aux yeux d'un rouge flamboyant finissait de prendre forme. Son père n'avait rien vu, rien entendu, mais Titi, bien que recevant toujours coups sur coups, se mit à rire. Un rire fou, un rire irrépressible, un rire de colère pure. Un rire de fou. - Qu'as-tu à rire comme ça ? Qu'as-tu, hein ! Le père ne comprenait pas, continuait à frapper, rendu fou de rage par le rire de son enfant. Tout se passait comme si les sentiments étaient brusquement amplifiés. Florine était terreur, le père était rage, l'enfant était folie. Et la créature se dirigeait lentement vers le père... Florine s'agrippa à l'homme en armes : - Mais faites donc quelque chose ! Ne le laissez pas faire de mal à mon père... - Et pourquoi pas ? dit celui-ci, surpris. Ne le hais-tu donc pas ? - C'est mon père, gémit l'adolescente. Il n'a pas toujours été comme ça... Mais au moment même où l'homme s'apprêtait à répondre, la créature, avec une vitesse fulgurante, s'abattit sur le père et plongea ses griffes noires et acérées dans le corps du père qui émit un hoquet sinistre. Florine poussa un hurlement tandis qu'un filet de sang s'échappait de la bouche de l'homme, l'homme à qui elle devait ses pires nuits mais aussi ses meilleurs jours, l'homme à qui elle devait la vie. Puis tout se passa très vite. Alors que la créature arrachait de ses dents la moitié du visage du père pour s'en repaitre, Arsène avançait lentement dans la pénombre, le bruit faible de ses pas couverts par le rire démentiel de Titi. Florine le vit avancer derrière l'être horrible et couper par un geste vif les ailes de corbeau de la créature. Celle-ci balança le corps inerte de son repas sur le sol et se retourna, ses yeux flambant d'une énergie et d'une haine nouvelle. Et il lui fallut autant de temps pour se retourner que pour faire repousser deux ailes semblables aux premières... - Maintenant que j'ai ton attention, murmura Arsène, sache que je ne vais pas te tuer. Je vais prendre ton énergie et ton sang, et cela servira à en tuer de plus forts que toi encore. - Ah ! fit la créature de sa voix sépulcrale. D'autres ont dit ça avant toi... - C'est ce qu'elles me disent toutes. Avant de se faire enfermer dans mes lames. La créature tenta alors de frapper le chasseur mais celui-ci trancha le bras qui s'approchait de lui. Comme les ailes plus tôt, le bras devint poussière avant de toucher le sol. Pendant qu'un nouveau membre réapparaissait, la créature dit : - C'est ainsi que tu comptes me tuer ? - Tu es donc vraiment stupide, répondit son adversaire. Je ne veux pas te tuer... Je t'affaiblis. Chaque membre que tu pers, tu pers un peu de ton énergie. Ton maître n'a pas assez de force pour te garder aussi puissant bien longtemps... Quand il sera épuisé, tu le seras aussi... Et alors tout sera simple pour moi... - Mon maître, tu ne le le connais pas. Seuls de très puissants sorciers peuvent m'invoquer, tu ne l'épuiseras pas si facilement. - Ah, tu crois ça ? Pourquoi crois-tu que j'étais là dès ton arrivée ? Il semble que je connais mieux que toi ton maître. Ce n'est pas un sorcier, c'est un pur. Un pur atteint de désespoir et de folie... Les yeux de la créature flamboyèrent derechef, et pour la première fois se reportèrent sur Titi. Elle feula alors de colère. - Un enfant ! Un enfant m'a invoqué ! - Pour un croque-mitaine, n'est-ce pas un comble ? Pendant que le combat se réengageait derechef, Florine ne comprit qu'une chose : que son frère avait cesser de rire et s'était mis à trembler sur le sol. Elle ne comprenait pas ce qui se passait entre la créature et le guerrier, ne pouvait saisir la portée de leurs paroles, mais elle savait que son frère avait besoin d'elle. Elle n'entendait que son souffle court, ne voyait que ses convulsions sporadiques. Elle voulait aller s'occuper de lui, le protéger de l'horreur de ce moment, mais les mouvements des deux antagonistes l'en empêchaient. Dans la pièce sans meuble, tout n'était que plumes et cape, que griffes et lames. La poussière se déposait sur le sol tandis que le sang souillait le cuir. Cependant, il semblait que la créature s'affaiblissait peu à peu. Le combat marqua une nouvelle pause. - Tu fatigues on dirait ? Ce fut alors que Florine crut que c'était une chance à saisir. Elle s'élança vers son frère... coupée en pleine course par l'étreinte glacée de la créature. - De l'énergie... Fut la dernière chose qu'elle entendit. Ses yeux se voilèrent et ses sensations disparurent tandis qu'elle sentit qu'on la privait d'une partie de son corps... Titi poussa un hurlement strident en voyant sa sœur aux yeux lavande se faire dévorer par la créature. - Tu es immonde, énonça, écœuré, le guerrier. - Ah ! Ah ! Ah ! Nourrissez-moi de vos haines ! Nourrissez-moi de vos peurs ! Puis la créature poussa un grognement qui ressemblait à un gémissement de plaisir en laissant choir le corps sans vie de Florine. La rage saisit Titi, une rage faite de désespoir. Il savait confusément, au fond de son être, que s'il mourrait la créature disparaitrait. Alors, tirant dans ses dernières réserves, il se redressa, ses mains s'appuyant sur le mur gris et sale. Puis il se tint debout sans l'aide du mur. Fit un premier pas – il sentit une énergie inconnue l'envahir, donner un peu plus de force à ses membres. Il fit un second pas, se sentit plus fort encore. Au troisième pas, la créature se retourna vers lui, ce qui lui valut de perdre une nouvelle fois une aile. - Que faites-vous, maître ? - Je veux te tuer. - Hé hé ! ne put s'empêcher d'intervenir le chasseur. On dirait bien que ton maître récupère son bien... S'il récupère son énergie, tu ne seras très vite plus en état de résister très longtemps... - Alors autant en finir de suite. La créature se rua sur le chasseur, encaissant le choc des deux lames se plantant en lui et poussa ce dernier contre le mur, l'enclume, et lui fit accuser le choc de son propre corps projeté, le marteau. Un bruit sinistre d'os brisé se fit entendre tandis que les yeux du chasseur marquait l'étonnement. - Tu t'es bien amusé j'espère, dit la créature dans un horrible rictus. Pas autant que moi, en tout cas... Mais l'enfant approchait, de plus en plus fort. Il pointa son doigt sur la créature et le toucha. Le contact, si mince qu'il fut, suffit. Un éclair de lumière les aveuglèrent tous. Quand l'obscurité revint, la créature avait disparue. L'enfant, surpris, béat, anesthésié par la souffrance d'avoir perdu sa sœur, tuée par la créature qu'il avait invoquée sans le savoir pour tuer son père, baissa les yeux vers le chasseur. Celui-ci était inerte, son corps tordu bizarrement, adossé contre le mur. Ce fut alors qu'il entendit un léger froissement de tissu à l'entrée de la maison. Il releva la tête, stupide. Il reconnut vaguement la femme qui fut autrefois la patronne de Florine. Celle-ci, sans mot dire, répandit une sorte de poudre à l'odeur de salpêtre dans la demeure, en particulier sur les corps. Elle récupéra un objet étrange autour du cou du guerrier et saisit Titi par l'épaule pour le faire sortir de la demeure. Puis elle jeta une allumette et tout prit feu. Cachés dans une petite ruelle, ils contemplèrent sans mot dire la maison mourir petit à petit dans les flammes merveilleuses de ce bûcher funéraire. Quand il ne resta plus rien du passé de Titi que cendres et fumée, la femme dit : - Je vais m'occuper de toi. Tu oublieras tout cela. Tu oublieras que tu eus une sœur et un père. Tu oublieras que tu sombras un jour dans la folie et fit venir l'innommable dans notre monde. Je te protégerai de ceux qui décèlent la marque jusqu'à ce que tu sois en âge de te protéger seul. Elle glissa l'étrange objet autour du cou de Titi qui ne dit rien, semblant avoir perdu l'usage de la parole et de la raison. La femme avança dans la ruelle sans ajouter un mot. L'enfant caressa l'objet un instant, et ressenti un peu de la lumière qui l'avait débarrassé du croque-mitaine.
Et il la suivit.
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| Mise à jour le Mercredi, 19 Août 2009 16:08 |











